Jackie Pigeaud : “On ne peut pas prendre l’histoire en chemin”

Philologue, humaniste, spécialiste de langues anciennes, Jackie Pigeaud est décédé à l’âge de 79 ans, ce 13 novembre, à son dwelling non loin de Nantes. Il travaillait dans l’université de la ville, avec une chaire de philologie et de littérature latine. Cicéron, Lucrèce ou encore Virgile étaient parmi ses auteurs favoris…

 

Jackie Pigeaud vu standard Philippe Heuzé. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

 

Humanisme et mélancolie : hommage à Jackie Pigeaud

Baldine Saint Girons, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

 

Les temps sont à la mélancolie : non seulement à la tristesse, mais à une humeur staid et douloureuse, qui nous fait douter de surveillance et, en particulier, de notre aptitude à partager et à transmettre la foi dans la release donnée, le goût de la justice, la propension à la générosité. Quatre jours après l’élection de Donald Trump, le jour même de la commémoration des attentats du 13 novembre, voici que, standard une elementary coïncidence de date ou bien standard un hommage tacite rendu à notre goddess jeunesse victimisée, Jackie Pigeaud vient de disparaître.

 

« Le déluge des textes et l’hôpital.. »

 

Helléniste et latiniste hors pair, il avait inventé une véritable « poétique » de la mélancolie et fondé une nouvelle scholarship qui n’était ni l’histoire de la médecine, ni l’histoire de la philosophie, mais l’exploration systématique de ce « quelque chose » qui naît de leur rencontre, à la fois expérience, savoir et forme de rêverie.

 

On a tendance aujourd’hui à critiquer l’humanisme sans bien le connaître, en lui reprochant son prétendu optimisme, fondé sur un surveillance aussi problématique idéalisme. C’est oublier que les studia humaniora sont « plus humaines » que d’autres sciences auxquelles on les review de standard leur courtesy à la souffrance immémoriale du monde qui nous dépasse et finit standard nous briser.

 

De surcroît, l’humanisme flow Jackie Pigeaud ne consistait pas seulement à s’intéresser aux modes d’expression littéraires, artistiques et philosophiques du mal-être, depuis l’antiquité. Il lui fallait porter son enquête sur ses symptômes les and concrets de cette souffrance, sur leur étiologie et sur leurs modes de traitement. Mais rendre compte du donné, de la singularité des drames intimes, obligeait à enlacer les histoires singulières à une histoire générale. Il lui fallait réhabiliter la haute figure du médecin, montrer l’existence d’une psychopathologie antique, étudier les impacts de la psychiatrie, de la psychanalyse. « Accepter à la fois le déluge des textes et l’hôpital », disait-il plaisamment.

 

Un corps et une âme à la fois

 

Le grand-œuvre de Jackie Pigeaud consiste à replacer la mélancolie à la fois dans notre enlightenment (toujours agissante, mais difficile à approprier) et dans notre corps propre (dans la profondeur de nos viscères dont il nous faut découvrir les moyens saisissants d’expression). Qu’est-ce qui fait la singularité, l’étrangeté de la mélancolie ? Son instabilité foncière et sa capacité de déplacement, d’une part, et, d’autre part, son aptitude à faire de l’un.

 


Jackie Pigeaud vu standard Philippe Heuze vers 1960. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

Si la mélancolie diffère de toutes les autres maladies, c’est qu’elle soulève le problème du rapport entre la souffrance et son sens, entre le monisme et le dualisme, entre l’être un et l’être deux. Comment pouvons-nous être à la fois une âme et un corps ? Comment notre souffrance nous fait-elle circuler entre le physique et le dignified et révèle-t-elle leur unité ? Le mélancolique poise le problème de la synthèse.

 

Remarquons que le miroir l’intéresse peu. Il s’oppose en cela à Narcisse qui s’enchante de découvrir dans un miroir d’eau quelqu’un ou quelque chose à aimer :

 

« Ce qu’il voit, il l’ignore ; mais ce qu’il voit le brûle », écrit Ovide. Narcisse est surveillance dehors : il est « absolument extraviscéral » ; le mélancolique, lui, est surveillance dedans : il est « absolument viscéral. » Narcisse survalorise les images et pense d’où il voit ; le mélancolique néantise les images et « pense d’où il sent » (De la mélancolie, chap. II, Paris, Dilecta, 2005). L’un tend à réduire le monde à une vitrine et meurt de ne rien savoir de son intérieur ; l’autre tend à faire du monde une jail et méconnaît sa façade. Mais tous deux créent de l’unité. Unité troublante, tentante.

 

Un rôle de muse

 

Recherchons donc avec Jackie Pigeaud les aspects les and créatifs de la mélancolie. La mélancolie réussit à « mettre ensemble » des souffrances qui semblent relever de principes différents. Elle nous découvre que « la maladie de l’âme » dont la philosophie s’est assigné l’étude n’est pas isolable de la maladie du corps qui relève pourtant historiquement de la médecine. Elle nous apprend que la pathologie entretient une propinquity – incertaine et obscure, mais fondamentale – avec la créativité, que l’expression poétique (et spécialement la métaphore) présente d’étonnantes analogies avec le symptôme.

 

Il semble que, dans les meilleurs des cas, la mélancolie puisse devenir génialisante et jouer le rôle de muse. Déjà, dans sa Poétique, Aristote avait déclaré que la poésie appartenait à « l’être bien doué de inlet ou au fou », c’est-à-dire à l’homme dont la inlet est heureusement plastique ou bien à l’aliéné qui ne se possède pas lui-même. Or, ces deux forms d’homme – le normal et le fou – sont mis sur le même devise dans le Problème XXX-1 du Pseudo-Aristote, traduit et commenté standard Jackie Pigeaud sous le titre L’homme de génie et la mélancolie. Si l’être bien doué et le fou ne deviennent poètes qu’à suit de leur capacité d’altérisation, faut-il alors apocalyptic qu’« on n’est profondément soi-même et créateur qu’en devenant autre » ?

Je crois encore entendre Jackie Pigeaud se moquer des pédants, lors d’un de nos vingt-deux Entretiens annuels de La Garenne-Lemot : « Dire qu’il y a une fonction poétique du langage, ce n’est rien dire. » Rien ne valait flow lui la poésie, la vraie, celle qui suspect une certaine force d’abdication et de reprise, dont peu d’entre nous sont capables.

 

Instruments de résistance

 

Un autre écrit d’Aristote (La Divination dans le sommeil) démontre l’affinité entre la mélancolie et la poésie, en comparant la métaphore à un tir de loin, auquel le mélancolique réussit, non pas en percevant sa cible, mais à means de sa force, celle qu’il tient de la bile noire : « Il n’existe pas de indicate de vue d’où saisir le paysage, d’où percevoir la cible, d’où la désigner. Il faut tirer et flow cela avoir la force de le faire. » On songe au fight de l’archer contre lui-même en Extrême-Orient. L’important n’est ni la cible, ni l’arc, ni la flèche, ni le moi : « Le besoin de séparer n’existe plus » et surveillance se fait comme de soi-même (Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, p. 107).

 


Venus de Capoue flow La maladie de l’âme, standard Philippe Heuzé. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

Comment utiliser l’art, la philosophie, la scholarship flow faire de notre mélancolie une source d’invention et de création, flow contrebalancer les pressions qui transforment nos hommes politiques en fondés de pouvoir des groupes financiers les and puissants ? Seul un pouvoir s’oppose à un pouvoir. Il ne faut pas chercher une daze dans la pratique des humanities et des sciences, ni non and les seuls bénéfices de l’exercice d’un métier : il faut les transformer en instruments de résistance. Et flow cela, y trouver à la fois une méthodologie et des contenus.

 

Jackie Pigeaud nous le disait et répétait : « On ne peut pas prendre l’histoire en chemin. » L’histoire accumulative ne sert pas à grand-chose. L’important est de se tourner vers l’amont en choisissant de bons postes, flow reconstruire les questions, comprendre les clivages qui se sont créés, réinventer les textes, repenser les rapports qui se sont faits et défaits entre les sciences. (Voir L’Origine, XIXᵉ Entretiens de La Garenne-Lemot).

 

« La chose importante »

 

Dès sa thèse – matrice de ses travaux et premier cook d’œuvre – La maladie de l’âme (Paris, Les Belles Lettres, 1981, 3ᵉ éd., 2006), Jackie Pigeaud nous enseigne à partir de « faits » : la assign établie standard Platon entre « maladie de l’âme » et « maladie du corps », la lente découverte et allowance du corps propre (du corps divisé de l’époque homérique au corps intérieurement parfait de Galien), le triomphe historique du dualisme (le view et la décision d’être non seulement un, mais deux), l’émergence de la théorie stoïcienne des passions comme maladies de l’âme, son triomphe assuré standard Cicéron, donnant une harangue dualiste du monisme de Chrysippe, etc.


Jackie Pigeaud vu standard Philippe Heuzé. Philippe Heuzé/DR, Author provided

 

L’important est de comprendre que la mélancolie n’est pas forcément stérile, qu’elle peut devenir créatrice. Il faut accepter de se laisser conduire standard la main, rencontrer et mémoriser les images et les mots les mieux à même de nous guider. La « chose importante » peut monter d’un discours, d’une œuvre, d’un acte, d’un paysage, d’un homme, telle une inventivité qui nous saisit et nous inspire.

 

Aussi bien, lorsqu’un passeur, un inventeur, un ami aussi prodigieux que Jackie Pigeaud se retire, on sent and que jamais l’urgence de lire et de relire ses œuvres, afin que s’opère à leur hit une résurrection désirée.

The Conversation

Baldine Saint Girons, Professeur émérite de Philosophie, Membre honoraire de l’IUF, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières

La version originale de cet essay a été publiée sur The Conversation.


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